Pour des piétons sereins malgré la suppression des feux tricolores



Promouvoir les mobilités actives et favoriser les transports en commun dans nos villes du XXIe siècle passe fréquemment par la suppression de carrefours à feux. Un changement que tous les piétons ne voient pas d’un bon œil, à commencer par les plus vulnérables. Localiser les traversées piétonnes, savoir quand s’engager sans courir de risque, s’orienter dans les zones de rencontre, éviter les vélos et les trottinettes… sont autant de nouvelles difficultés à surmonter pour les piétons aveugles ou malvoyants, mais aussi les personnes âgées ou les enfants. Comment faire pour que la remise en question de l’hégémonie automobile devienne un réel bénéfice pour les piétons ? La suppression des feux tricolores doit s’accompagner de mesures pour la sécurité et le confort de tous. Voyons lesquelles !

Supprimer les feux tricolores pour plus de vigilance des conducteurs

La plupart des villes et métropoles françaises mènent aujourd’hui des politiques visant à favoriser la pratique des mobilités actives et les services de transport en commun. Dans ce contexte, la présence de feux tricolores aux carrefours est remise en question. Généralement perçus comme éléments de sécurité, ces signaux lumineux ont cependant prouvé au fil du temps qu’ils n’empêchaient pas les accidents. Selon les statistiques, près de 10 000 accidents ont lieu chaque année sur des carrefours à feux, causant 1500 blessés graves et 150 morts. En les supprimant, les bénéfices seraient nombreux :

  • Limitation des comportements transgressifs (non-respect du signal, accélérations en fin de vert…) ;
  • Fluidification du trafic (moins d’attente aux carrefours, moins de stockage des véhicules) ;
  • Diminution du bruit et de la pollution ;
  • Réduction des coûts de maintenance…

Pour que la suppression des feux tricolores apportent de réels bénéfices en termes de sécurité, celle-ci doit bien entendu s’accompagner de mesures limitant la vitesse des véhicules : créations de zones 30, aménagement de plateaux surélevés, coussins berlinois, réduction de la chaussée et élargissement des trottoirs…

A titre d’exemple, la généralisation de la limitation de vitesse à 30 km/h a commencé dès le 1er janvier 2016 dans les 49 communes de la Métropole de Grenoble.

Le fait de supprimer les feux de signalisation inciterait les usagers de la route à plus de vigilance les uns vis-à-vis des autres. Au lieu de se focaliser sur la couleur du feu, ils seraient plus attentifs à leur environnement et aux différents mouvements de piétons, cyclistes ou autres automobilistes. 

Piéton sur un trottoir large avec à côté une bande cyclable et la route pour les automobilistes

Un sentiment d’insécurité pour près de 20% des piétons

Malgré les mesures de limitation de la vitesse associées à la suppression des feux, nombreux sont les piétons qui n’en ressentent pas les bénéfices et se sentent en danger au moment de traverser la rue. D’ailleurs, même en présence de feux, les observations montrent que, si la plupart des piétons, les plus mobiles, ne respectent pas le temps de rouge et s’engagent dès que la voie est libre, il en reste environ 20% qui n’osent pas s’engager tant que le signal n’est pas passé au vert. Ce sont les personnes âgées, les enfants, les parents avec des poussettes, les personnes handicapées, celles qui portent de lourdes charges, en résumé, tous les piétons à mobilité réduite. Et ce sont donc les mêmes qui souffrent de la suppression des feux. Même si leur sécurité est théoriquement assurée par la réduction de la vitesse, leur sentiment d’insécurité est bien réel.

La ville de Paris a mené en 2018 une enquête auprès de 2 500 piétons dans le cadre de l’expérimentation de la suppression des feux dans le quartier Pernéty (14e arrondissement). Le bilan de cette enquête a montré que 44% des piétons interrogés constataient une dégradation du respect de la priorité au piéton et 34% ressentaient un plus grand stress. 

La règle issue de la démarche du code de la rue qui veut que l’usager le plus vulnérable est toujours prioritaire sur le moins vulnérable est malheureusement loin d’être respectée par l’ensemble des usagers. 

Un décret de septembre 2018 a pourtant nettement durci les sanctions applicables aux conducteurs qui ne respectent pas la priorité des piétons. 

Selon l’article R415-11 du code de la route, « tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre ».

Le non-respect de cette règle est sanctionné de 135 € d’amende, un retrait de 6 points du permis de conduire et une suspension du permis de conduire pouvant aller jusqu’à 3 ans.

Malgré cette mesure très dissuasive, il suffit de se poster quelques minutes auprès d’une traversée piétonne et observer pour se rendre compte que la règle n’est pas respectée par la majorité des automobilistes. Par conséquent, les piétons ne s’engagent pas de peur d’être heurtés par un véhicule et les automobilistes ne s’arrêtent pas de peur d’être emboutis par le véhicule qui les suit. 

Des piétons et une cycliste se croisent à un carrefour

Un contact visuel impossible pour les piétons aveugles ou malvoyants

Manifester son intention de traverser la rue et guetter l’approbation du conducteur qui approche se fait avant tout par un contact visuel. Impossible donc pour les personnes aveugles ou malvoyantes qui ne peuvent se fier qu’à leurs perceptions auditives.

D’ailleurs, ce ne sont pas les seuls ! A en juger par le nombre croissant de piétons qui ont le nez rivé sur leur téléphone portable, la communication visuelle entre les usagers de la route est de plus en plus compromise. 

Les smombies : nouvel enjeu de sécurité pour les villes du XXIe siècle

Le groupe RATP est d’ailleurs à la recherche de solutions pour remédier à ce problème de sécurité et s’est associé à Okeenea Tech pour diffuser une alerte sur le smartphone des accros du portable en utilisant les feux sonores déjà en place.

De l’importance de rendre les espaces lisibles et compréhensibles

Pour répondre à la diversité des besoins des usagers de la route, la réduction de la vitesse ne suffit pas à elle seule à créer un sentiment de sécurité. Ce qui engendre le plus de difficultés pour les personnes aveugles ou malvoyantes, mais aussi pour les personnes âgées ou toutes celles ayant un déficit des capacités cognitives ou intellectuelles, c’est le manque de lisibilité des espaces. La non-régulation des flux par des feux de signalisation et la création d’espaces partagés engendrent des déplacements désorganisés ou erratiques. Or les personnes déficientes visuelles apprennent à analyser à l’oreille les flux de circulation pour s’orienter. Plus possible dans ces conditions. 

Rappelons que la part de personnes de plus de 75 ans dans la population devrait doubler d’ici 40 ans et que le risque de développer une déficience visuelle augmente avec l’âge. En parallèle, la capacité à évaluer le danger, les distances et les vitesses de circulation diminue. La multiplication des modes de déplacement (vélos, trottinettes…) et l’apparition de véhicules silencieux augmentent encore la difficulté. Il est donc essentiel que les piétons les plus vulnérables puissent se déplacer dans des espaces où ils se sentent en sécurité. 

Des repères visuels, tactiles et sonores

Pour répondre au besoin de lisibilité de l’espace exprimé par les piétons les plus vulnérables, les urbanistes doivent veiller à maintenir des repères visuels, tactiles et sonores dans les villes. 

Même en l’absence de feux piétons, il est recommandé de maintenir un balisage sonore aux intersections de rues afin que les personnes aveugles ou malvoyantes puissent repérer les endroits où elles peuvent traverser. Ce balisage sonore activable à la demande peut être couplé à une signalisation lumineuse à l’attention des conducteurs, comme c’est le cas à Rouen

La réduction de la vitesse et la création de zones de circulation apaisées implique la suppression de tout dispositif qui pourrait suggérer la priorité des automobilistes sur les piétons, tels que les traditionnelles lignes blanches des passages zébrés. Cependant, pour se sentir en sécurité, les piétons les plus vulnérables ont bel et bien besoin d’espaces dédiés. C’est le principe de la « zone de confort » introduit par le Ministère britannique des transports, dans son guide de bonnes pratiques sur les espaces partagés paru en 2011. Cette zone de confort se matérialise sous la forme d’une bande de circulation libre de tout obstacle le long des façades. Elle est contrastée visuellement et tactilement de manière à ce que les piétons les plus fragiles puissent clairement l’identifier.  

Zoom sur une bande de guidage au sol où un piéton se situe

A chaque intersection, la priorité des piétons doit être clairement signifiée aux automobilistes. Les piétons doivent également pouvoir facilement identifier la zone de conflit de manière à accroître leur vigilance à cet endroit. C’est d’autant plus crucial pour les piétons aveugles ou malvoyants, qui se basent généralement sur le nombre d’intersections rencontrées pour mémoriser leur itinéraire.

Priorité à l’éducation des usagers de la route et des techniciens

A voir l’ampleur du non-respect de la priorité accordée aux piétons par les autres usagers de la route, il semble urgent de multiplier les campagnes de sensibilisation.

La loi d’orientation des mobilités (LOM) prévoit la systématisation de l’éducation au déplacement cycliste pour tous les élèves du premier degré d’ici 2022. Le Gouvernement a d’ores et déjà lancé un programme « Savoir Rouler à Vélo » sur inscription pour les enfants de 6 à 11 ans. Mais au-delà des enfants et des jeunes adultes qui apprennent les usages de la route, il faut pouvoir toucher les conducteurs de longue date qui ont appris à conduire à l’époque du « tout automobile ».

Ce changement de modèle urbain, qui laisse la place aux mobilités actives, nécessite également la formation continue des ingénieurs et techniciens impliqués dans l’aménagement des carrefours. Dans cet objectif, le CEREMA publie de nombreux guides de bonnes pratiques. Certaines villes comme Lyon organisent par ailleurs des chantiers pédagogiques de manière à recueillir les retours des usagers sur le terrain et former les techniciens en conséquence. 

Le CEREMA conclut d’ailleurs que la suppression des feux tricolores ne doit pas être systématique mais doit faire l’objet d’une évaluation précise incluant l’analyse des flux de piétons et de véhicules, ainsi que la géométrie de l’intersection.

Nous vous invitons à relire nos deux articles consacrés à la journée organisée par le CEREMA en 2018 sur le sujet :

Quelle place pour les carrefours à feux dans une ville des mobilités actives ?

Suppression des carrefours à feux : quelles conséquences pour les piétons ?

Dans tous les cas, présence ou absence de feux, n’oublions jamais que la rue appartient à tous et non pas seulement aux 80% de personnes les plus valides ! Il en va de la participation de chacun à la société, cette « société inclusive » que nous nous appliquons à construire ensemble.

Publié le 14 octobre 2020

Renvoi vers le site Okeenea Tech

Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience possible sur notre site. En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez notre utilisation de cookies.
J'accepte
Je refuse