« Le handicap, bug par excellence, produit de la performance » Interview d’Hamou Bouakkaz, Expert Inclusion

Si vous googlez « Hamou Bouakkaz » vous allez tomber sur de nombreux articles, des interviews, des conférences… Pourquoi ? Les raisons sont multiples : un parcours hors du commun, une belle philosophie et une vision édifiante. Découvrez cet acteur du handicap qui transforme les normes en tremplin, un handicap en levier de performance et ces quelques lignes d’interview en un discours inspirant.

 

Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Portrait Hamou Bouakkaz
Hamou Bouakkaz – Expert Inclusion pour Résidence Mobicap, consultant conférencier et Président de H’up entrepreneurs

J’ai 57 ans, je suis aujourd’hui consultant conférencier formateur et dirigeant associatif.

Après un diplôme d’ingénieur de l’école nationale supérieure des télécommunications, (ENSTT), j’entre dans une banque dans laquelle j’exerce plusieurs fonctions dont celle d’opérateur en salle des marchés (trader), une première pour un déficient visuel.

Après treize ans d’expérience, j’intègre le cabinet du Maire de Paris pour l’accompagner dans sa politique d’inclusion des personnes handicapées à la vie de la cité.

Après avoir été élu conseiller de Paris, je suis nommé adjoint au Maire chargé de la vie associative et de la démocratie locale.

Depuis 2014 j’accompagne des entreprises dans leur politique inclusive.

Depuis septembre 2020, je préside H’Up l’association des travailleurs indépendants handicapés.

 

Nous avons eu le plaisir de visionner vos vidéos notamment votre TedX, vous y abordez un thème qui nous est cher : la diversité comme levier de performance. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Toute ma vie, je n’ai progressé que par essais erreurs ! Des choix erronés, des décisions menant à des impasses, des virages pris trop tôt, trop tard, et chaque erreur m’a donné des leçons que j’ai utilisées pour me construire.

Ainsi en est-il de l’évolution des différentes espèces qui composent notre planète :

  • Tel batracien à poumon, handicapé quand il s’agissait de nager dans une terre mer, s’est trouvé le valide dès lors que l’eau s’en est allé.
  • Telle personne à mobilité réduite incapable de changer les chaînes de la télé a généré l’invention de la télécommande, immédiatement chipée par son voisin parfaitement mobile qui ne peut désormais s’en passer !

Le handicap, bug par excellence, produit de la performance en ce sens qu’il faut le réparer par la recherche et ou le compenser par l’innovation, recherche et innovation qui servent à toute l’humanité et conduisent au futur homme augmenté !

 

Portrait Hamou BouakkazDe même, vous évoquez la dictature de la norme, comment au lieu de la subir l’avez-vous utilisée comme un tremplin ?

En faisant de ma faiblesse une force !

En utilisant ma dépendance pour favoriser mon sens des autres, j’ai calculé que si je devais réunir la communauté de tous ceux qui m’ont donné un coup de main pour traverser une rue, lire une lettre, faire mes courses, aller chercher de l’argent au dab… Je devrais louer le parc des princes.

Ils m’ont fait traverser la rue, je leur ai fait traverser la vie et leur ai démontré que ce qui était perçu de prime abord comme une aide était bel et bien un échange et que le plus aidé des deux n’était pas nécessairement celui qu’on croit et que notre société a impérieusement besoin de ces interactions.

 

Notre thème de prédilection est l’accessibilité comme vous le savez. Quelles sont les actions dont vous êtes le plus fier dans ce domaine ?

La plupart de nos concitoyens pensent que la politique n’est qu’un théâtre subventionné pour de mauvais comédiens ! Ce n’est pas toujours faux !

Pour ma part, je n’ai jamais eu l’ambition de changer le monde mais seulement de faire bouger l’angle de giration du bateau Paris de quelques degrés !

Quand j’entends les feux parler, les véhicules PAM circuler, l’audiodescription se généraliser dans les cinémas et théâtres, je me dis que charité bien ordonnée commence par soi-même et que je n’ai pas tout à fait perdu mon temps et mon énergie !

 

Quels freins et obstacles avez-vous rencontré lors de votre carrière et comment les avez-vous levés ?

J’ai la chance de travailler à une époque où les outils palliant le handicap progressent chaque jour, ouvrant sans cesse de nouvelles possibilités et le banalisant.

Aujourd’hui, la cécité est de moins en moins un handicap et de plus en plus une gêne et les smartphones sont notre principale béquille, exactement comme pour les personnes voyantes ! J’ai néanmoins rencontré des difficultés liées au manque d’accessibilité des logiciels que j’ai pallié en recourant à des stagiaires que je formais en échange. Certains ont d’ailleurs fait des carrières plus éblouissantes que la mienne.

J’ai affronté des préjugés liés à l’idée que se faisait des dirigeants du ressenti de leurs clients : par exemple, un patron de SSII m’a indiqué que ses clients seraient insécurisés s’ils avaient affaire à un consultant aveugle. Je n’ai donc pas travaillé en SSII (*) pendant les vingt-cinq premières années de ma carrière ! Aujourd’hui, la diversité est très tendance et ce sont les SSII qui me recherchent !

J’ai dû me réinventer à l’âge de 50 ans, n’ayant plus de mandat électif indemnisé et ayant quitté un emploi salarié pour exercer pleinement mon mandat. Ne retrouvant plus d’emploi salarié parce que blacklisté par mes réseaux politiques, j’ai créé mon emploi en devenant pleinement entrepreneur !

En bref, j’ai eu les freins d’un cadre de mon niveau et de mon âge !

NdlR : SSII  société de service et d’ingénierie informatique.

Si vous pouviez faire un souhait pour les années à venir quel serait-il ?

Je rêve que les aveugles déposent au pied du président de la république  leurs notifications d’allocations et y renoncent symboliquement. En contrepartie, celui-ci leur garantirait l’accessibilité universelle.

Chaque fois qu’un aveugle n’accéderait pas à un site internet, à un service, à un appareil, il percevrait des dommages et intérêts et le service devrait se rendre accessible ou disparaître.

Trop souvent, les personnes handicapées, en particulier visuelles, sont stipendiées par la société pour qu’elles restent chez elles et n’aspirent pas à travailler et jouir d’une vie de citoyens de plein droit. C’est mieux que de mourir de faim mais c’est une perte pour elles et pour la société à laquelle elles auraient tant à apporter.

L’avenir n’est plus entre les mains des élites ! Sevrées de tout, elles n’ont plus rien de neuf à offrir ! L’avenir est entre les mains des bizarres, des éclopés, des cabossés ! Ils n’ont rien à perdre et ont des capacités inutilisées parce qu’insoupçonnées.

Il en va de la vie comme des livres ! C’est toujours la marge qui éclaire la page !

 

Pour finir, nous vous donnons la parole pour partager un projet, une ambition, une anecdote ?

Il y a vingt ans, j’avais coordonné la formation des aveugles à l’arrivée de l’euro !

J’étais parti du postulat que les aveugles n’avaient pas besoin d’être à côté de leur formateur pour recevoir de la formation et j’avais créé des visio-conférences rassemblant des milliers de participants avec les moyens techniques d’alors !

Les formateurs avaient été les ministres, directeurs de grandes administrations… J’avais fait du zoom sans le savoir !

Aujourd’hui, j’ai le projet de faire renaître la presse écrite au service de l’insertion des plus précaires. Je contribue à la création d’un mensuel d’informations optimistes qui sera vendu par des personnes vulnérables pour les sortir de la galère.

 

A propos d’Hamou Bouakkaz
« Aveugle de naissance, j’ai pu être l’un des rares élus français porteurs d’un handicap. Depuis toujours, cette différence est un levier de performance. Je suis persuadé que le handicap fait avancer la société et augmente le champ des possibles. Arrivé en France à l’âge d’un an, on me présente souvent comme « un acharné de l’optimisme ». J’ai choisi de m’investir en politique, convaincu de l’urgence de refaire du lien dans une société morcelée. Adjoint au Maire durant six ans, j’ai notamment milité pour une plus grande participation des Parisiennes et Parisiens à la vie de leur cité. Aujourd’hui, je continue de travailler pour redonner toute sa signification à la « Fraternité » de notre devise. Responsable associatif, conférencier-formateur, je n’ai qu’une mission. Celle de transmettre mon sens des autres. » Voir son site officiel

En savoir plus : Biographie Wikipedia

 

Publié le 17 juin 2021

Christine

Christine

De nature plutôt dynamique et toujours à l’affût d'échanges, je me charge aujourd’hui principalement de toutes les interviews. J’adore rencontrer ces acteurs inspirants qui font bouger les lignes et qui ouvrent le champ des possibles.
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