Série noire pour une canne blanche | Episode 3 : “L’enfer des places”

Les places, ces grands espaces, emblèmes architecturaux de nos villes, où les piétons se plaisent à flâner le nez au vent…, d’en parler, ça me ferait presque rêver ! En réalité, je ne m’en approche qu’avec prudence et élabore des stratégies compliquées pour ne pas avoir à les traverser. Ca vous étonne ? Essayez donc de traverser une place les yeux fermés et vous comprendrez bien vite !

 

Les traumatismes de la place Carnot

Rien que dans l’hyper centre, la fameuse Presqu’Île, notre belle ville de Lyon abrite nombre de ces spécimens dont le seul nom provoque chez moi des sueurs froides.

Place Carnot - Copyright (2015 ) Daniel F ValotLa place Carnot est l’une de ces places qu’il est difficile d’éviter quand on est lyonnais. Tout simplement parce qu’elle permet d’accéder à la gare SNCF de Lyon Perrache, une ligne de métro, deux lignes de tram et d’innombrables lignes de bus. Avant de l’avoir apprivoisée, j’y ai vécu quelques aventures…
Comme ce jour où, en cherchant à accéder à la station de tram, je me suis perdue dans un souterrain malodorant. Au-delà du désagrément olfactif, les relents d’urine ont toujours sur moi un effet angoissant. Si tant de personnes ont jugé opportun de se soulager ici, c’est que l’endroit n’est sans doute pas très fréquenté. Subitement, un homme m’interpelle. Je suis sur la défensive. Tous mes capteurs sont en éveil. Il me demande de venir vers lui. J’ignore ce qui m’attend mais comme il semble que ce soit la seule présence humaine en ce lieu et que je suis totalement incapable de fuir, j’obtempère.
Heureusement, je suis bien vite rassurée. Loin de me vouloir du mal, cet homme est tout simplement une autre victime du manque d’accessibilité. Avec son fauteuil roulant électrique, il lui est impossible de rejoindre le quai du tram par le même chemin que les autres. Mais lui, il sait par où passer ! Je pose alors la main sur le dossier de son fauteuil et nous voilà partis tous les deux vers notre destination si convoitée.
Combien de fois j’ai tourné en rond sur cette même place, je ne saurais le dire. J’y ai rencontré toutes sortes de gens, beaucoup de SDF (souvent les plus prompts à offrir leur aide), toutes sortes de mobiliers urbains aussi, qui m’ont parfois laissé des traces… Aujourd’hui, j’ai développé des stratégies, dont la première est le contournement. Mais des événements viennent parfois bouleverser mes habitudes comme le marché de Noël avec ses petits chalets et ses badauds indifférents.

L'enfer des places - Série noire pour canne blancheAutres places, autres surprises…

Lorsqu’on remonte la Presqu’Île de Lyon vers le Nord, on arrive ensuite sur la place Bellecour, la plus grande place piétonne de France. Théoriquement, on peut la traverser en diagonale pour rejoindre les deux grands axes piétons que sont la rue Victor Hugo et la rue de la République. Mais à moins d’avoir une boussole dans la tête, quand on ne voit pas, ça devient périlleux ! Il y a bien une bande dans un revêtement différent du reste mais comme elle ne démarre pas au bord de la place, il est bien difficile de la trouver. Personnellement, je préfère contourner la difficulté en prenant les trottoirs extérieurs même si c’est plus long.

Toujours en marche vers le Nord, après avoir surmonté les épreuves de la rue de la République avec sa foule de consommateurs insatiables (et bien sûr totalement imperméables aux congénères qui les entourent…), on trouve plusieurs occasions de prendre un bain de pieds, voire un bain tout court ! D’abord place de la République où un grand bassin de plain-pied accueille volontiers tous les distraits ou les démunis d’un bon sens de la vue. Même chose place de la Comédie, entre l’opéra et l’hôtel-de-ville, où coule une jolie petite rivière.
Et si on décide de bifurquer vers la gauche pour aller visiter la place des Terreaux, attention ! Certes, les jets d’eau qui jaillissaient de manière totalement aléatoire ne fonctionnent plus depuis longtemps (et j’en suis bien contente !). Mais il y a toujours de jolis petits plots en métal tout autour, trop petits pour être détectés à la canne, trop gris pour être visibles par les malvoyants, mais qui vous laissent de belles traces multicolores sur les tibias quand vous avez le malheur de les rencontrer. Parfois, ceux-ci sont reliés entre eux par une barre horizontale pour une culbute plus sûre la tête la première.
Cela dit, cette barre a au moins pour avantage de marquer une délimitation entre la zone piétonne et celle réservée à la circulation automobile. Parce que sinon, il n’y en a aucune. Pas de trottoir, pas de séparateur de zones, pas de bande de guidage, pas même un feu sonore qui pourrait servir de repère, parce que, les feux, c’est terriblement has-been, je vous en parlerai prochainement…

Alors comment concevoir des places rassurantes ?

Je vous le dis franchement : pouvoir traverser une place en son milieu plutôt que d’en faire le tour me ferait gagner beaucoup de temps, de même qu’à mes nombreux compagnons d’infortune ! Si je ne le fais pas, c’est parce que dans un grand espace sans repères tactiles, je me sens comme une savonnette sur du carrelage ! Je glisse, je glisse… sans jamais savoir où je vais atterrir.
Concevoir une place praticable par des personnes déficientes visuelles, c’est structurer l’espace par des cheminements détectables visuellement et tactilement. Jouer sur les couleurs, les matériaux, la présence de pelouse, de bordures, etc. Et pour aller plus loin en permettant la localisation et l’orientation, la signalétique sonore activable à distance est un must !

Je n’ai malheureusement encore jamais eu l’occasion de parcourir des places suivant ces règles d’aménagement mais j’ai en tête quelques projets sur lesquels OKEENEA a travaillé comme la place du Pin à Nice, la place du Peuple à Saint-Etienne, la place du Martroi à Orléans, et bientôt la place Jules Morgan à Salon de Provence. Si vous avez eu l’occasion de tester, je serais heureuse d’avoir vos impressions !

 

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