Accessibilité des musées : du confort physique et psychique pour tous – Interview de l’architecte Nadia Sahmi



Mettre l’architecture au service du bien-être des individus, c’est le credo de Nadia Sahmi, architecte dirigeante de l’agence Cogito Ergo Sum. Elle intervient en tant que consultante en accessibilité, qualité de vie et qualité d’usage sur de nombreux projets de musées. Qualité d’ « usage » qu’elle aime à séparer en deux mots : « us-ages » pour mettre l’accent sur la singularité des us, mais aussi des âges de la vie. Convaincue que l’accueil de tous les publics passe par une approche globale, Nadia Sahmi lutte contre les raccourcis techniques et réglementaires pour placer l’humain au centre de chaque projet.

Nadia Sahmi
Nadia Sahmi, architecte dirigeante de l’agence Cogito Ergo Sum

Bonjour Nadia Sahmi. Pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous nous présenter votre démarche en tant que consultante en accessibilité ?

Dans tous les projets sur lesquels je travaille, mon objectif est d’apporter du confort physique, psychique et sensoriel à tous les utilisateurs dans le respect du geste architectural. Pour cela, j’étudie les projets au prisme du plus vulnérable. Si on part des contraintes du plus fragile d’entre nous, on améliore vraiment la société pour tous. Je privilégie une approche globale, prenant en compte les caractéristiques physiques du bâtiment bien sûr, mais aussi les aspects organisationnels, technologiques et humains, tout cela dans le but de répondre aux attendus de tous les publics dans leur diversité. 

L’approche strictement réglementaire qu’adoptent les bureaux de contrôle génère beaucoup de rejet. Le danger, c’est la segmentation de l’approche, trop normative, pas assez humaine. Je mets un point d’honneur à faire adhérer tout le monde en renversant la donne. On conçoit « pour tous », y compris les personnes aveugles et les utilisateurs de fauteuil roulant, pas l’inverse. On ne favorise pas, on ne montre pas du doigt. D’ailleurs, tout le monde peut se trouver momentanément malvoyant ou malentendant en fonction des circonstances. Prenons juste l’exemple des accros du portable… Le plus important est de trouver des grands dénominateurs communs qui vont apporter du confort et du bien-être à tous. 

Si on parle plus spécifiquement des musées, quels sont selon vous les principes à respecter pour que ces sites culturels soient accessibles à tous ?

Là encore, il s’agit d’opter pour une approche globale. Faciliter l’accès au musée passe aussi par l’amélioration des conditions de travail du personnel qui doit pouvoir jouer son rôle de facilitateur. Tout le monde doit pouvoir circuler dans les espaces, s’approcher des collections, prendre connaissance du contenu de médiation. Ces exemples montrent que le seul respect des normes techniques d’accessibilité ne suffit pas à rendre un musée accessible. En abordant l’accessibilité par le prisme de l’usage et de l’humain, on gagne non seulement en adhésion des parties prenantes du projet mais aussi en qualité de réponse. L’objectif reste le confort physique et psychique, que chacun se sente bien dans son cœur et dans son être.

Par exemple, rien ne sert d’avoir des espaces correctement dimensionnés si on ne tient pas compte de la lumière, un apport de lumière naturelle de préférence ou une lumière artificielle bien pensée. L’unité de mesure ne doit pas être le lux mais le confort psychique. On ne mettra jamais tout le monde d’accord, c’est vrai. Les études montrent que les hommes préfèrent la lumière blanche et les femmes la lumière jaune. Nous devons accepter les différences et trouver les grands dénominateurs communs, des aménagements qui permettent à tout le monde de s’y retrouver. C’est la vision que j’amène aux clients et aux utilisateurs. Les couleurs et les matériaux ont aussi un fort impact sur le psychique. Le blanc est comme un exhausteur de goût : il ne faut pas trop en mettre au risque de gâcher l’ensemble. C’est tout une culture à développer. 

Quand on parle d’accessibilité, on met généralement en avant le coût qu’engendrent la création de rampes d’accès et le surdimensionnement des pièces. Mais on ne parle jamais des bénéfices de créer une société où on se sent bien : moins d’agressivité, moins de problèmes de santé. A partir du moment où on valorise les individus en leur offrant des espaces de qualité, tout le monde se sent mieux. Pour parodier une marque célèbre, le slogan de ma démarche pourrait être : « Parce que, moi aussi, je le vaux bien ! »

Ce qui compte avant tout dans un musée, c’est la manière dont je suis accueillie, le service rendu, les technologies mises à disposition. Le musée doit être agréable pour tout le monde. J’ai des espaces suffisants, les cheminements sont intuitifs, je me sens en sécurité pour profiter de l’expérience. Les outils de médiation sont variés et s’adaptent aux besoins de chacun. Fini l’époque du « tu touches avec les yeux », il est grand temps d’aborder le musée autrement.

Ouvrir le musée à tous les publics passe donc par une approche globale qui ne laisse rien ni personne de côté. Pouvez-vous nous citer des exemples de musées qui ont adopté cette démarche ?

Fondation Luma
Fondation Luma

Je travaille en ce moment sur le projet Luma à Arles. Nous étudions beaucoup l’organisation de l’accueil, l’objectif étant d’apporter de la souplesse, d’accompagner les personnes qui en ont besoin. On réhumanise, on redonne du sens aux métiers. On réintroduit la qualité du rapport à l’autre. Pour des raisons d’hygiénisme à l’excès ou de peur de la responsabilité, c’est quelque chose qu’on a totalement perdu. 

Malgré tout, on ne peut pas uniquement compter sur les relais humains. L’aménagement a bien sûr son importance. Sur ce projet, ni le texte ni l’usage ne permettaient de développer du guidage au sol. Je suis allée chercher Okeenea pour développer une solution pour tous, qui ne risque pas de susciter le rejet des architectes. La solution du GPS intérieur est indolore pour l’architecture et d’ailleurs plus efficace pour les aveugles qu’un guidage au sol, car elle permet une flexibilité de parcours. En plus du guidage, l’idée est de pouvoir apporter du contenu sur l’histoire du lieu. Nous partions avec énormément de contraintes techniques et architecturales, dues notamment à la présence de beaucoup de métal. Nous avons donc procédé par étapes en faisant un premier test sur un périmètre restreint qui s’est avéré concluant. Ce qui m’intéresse, c’est que cette solution va pouvoir servir à tous et qu’elle est capable d’évoluer dans le temps en suivant la vie du bâtiment. Les expositions ne sont jamais permanentes alors c’est important que rien ne soit figé dans le marbre.

Un usager non-voyant utilise Evelity
Un usager non-voyant utilise l’application de guidage intérieur Evelity

D’autre part, on ne peut pas laisser de côté les 35% de Français qui souffrent d’ « illectronisme ». 17% de la population n’a pas de smartphone et parmi les possesseurs, beaucoup ne sont pas totalement à l’aise avec son utilisation. Il faut donc penser à un outil qui pourrait se prêter aux visiteurs pour remplacer le smartphone, un outil intuitif et facile à manipuler, y compris pour une personne qui a les mains prises par une aide à la mobilité ou autre.

Luma participe aussi à des recherches pour créer un fil d’Ariane adapté à tous les types de sols. L’idée est de créer une continuité dans tous les espaces et que ce soit à la fois utile et beau. Plusieurs artistes participent et c’est Madame Hoffmann, mécène de la Fondation, qui aura le dernier mot. Le système d’éveil de vigilance en haut des escaliers a aussi été repensé pour s’intégrer à l’architecture.

Je milite pour que les outils de médiation dits « spécifiques » soient démocratisés pour tous. Par exemple, les outils développés pour les personnes aveugles sont géniaux pour les enfants, mais aussi beaucoup d’autres publics encore. A la Fondation Vuitton, un autre projet sur lequel j’ai beaucoup travaillé, tout a été pensé pour accueillir tous les publics dans leur diversité. Les plans et maquettes tactiles qui permettent aux personnes aveugles de se représenter l’architecture de Frank Gehry, les volumes, l’imbrication des espaces et les matériaux, attirent toutes sortes de visiteurs, car on les a placés sur le parcours de visite et que ce sont de très belles réalisations. L’application smartphone d’aide à la visite est compatible avec les outils de synthèse vocale et présente des contenus sous-titrés et en LSF. C’est totalement transparent pour un visiteur qui n’en a pas besoin mais pour une personne aveugle ou sourde, le contenu de médiation est bien là, disponible.

Nous avons évoqué le cas spécifique des musées. Mais l’accessibilité s’applique à tous les lieux ouverts au public et au logement. Pour élargir le sujet, quelles sont vos préconisations dans ces domaines ?

La principale erreur reste la segmentation des approches. L’approche normative génère du rejet alors que, sur le principe, tout le monde est d’accord pour créer du bien-être pour tous. Les solutions sont à rechercher de manière croisée entre architectes, utilisateurs et maîtres d’ouvrage. Il est important d’organiser les espaces en fonction des données d’usage et non des données dimensionnelles. Il faut aussi réintroduire de l’humain. L’autonomie est un aspect sur lequel on ne peut pas transiger dans le logement. En revanche, à l’extérieur, on peut créer du lien social. Moi qui ai beaucoup travaillé dans des quartiers difficiles, je peux vous dire que, quand vous y amenez de la qualité de vie, toute la société en bénéficie.

Un autre aspect important, c’est de laisser le choix aux utilisateurs, choix entre toilettes surdimensionnées ou de taille réduite, choix entre escaliers ou rampe d’accès par exemple. La généralisation de la rampe partout est une catastrophe pour le grand âge. Franchir une rampe est très difficile quand on rencontre des problèmes d’équilibre. Imposer des ascenseurs partout n’est pas non plus une solution. Il faut au contraire promouvoir l’activité physique chez les personnes âgées. Je me bats pour la réhabilitation des escaliers. Je vois des kinés qui font travailler leurs patients sur de petits escaliers en bois portatifs, tout simplement parce que les escaliers du bâtiment ne sont pas valorisés, mal conçus, mal signalisés. Il est urgent d’investir sur les escaliers : un bon éclairage, du contraste visuel sur les marches. Par contre, attention aux BEV à boules comme on les trouve aux passages piétons. Les personnes âgées risquent de chuter dessus. En intérieur, on peut les remplacer par des tapis rainurés ou autres plots à sommet plat. Il est important de penser pluriel, de ne pas s’enfermer dans des solutions toutes faites. L’isolement de la personne âgée vient de ses peurs, à commencer par la peur de la chute. J’ai eu l’occasion de l’observer dans un immeuble d’habitation sur lequel j’ai travaillé. Lorsqu’on a installé les nez de marches contrastés, les personnes âgées ont commencé à ressortir. Un mois après, on a installé les BEV et c’était fini ! On a dû les remplacer par des tapis de sol. C’est un code intuitif qui fonctionne très bien pour tout le monde.

Les bureaux de contrôle mènent souvent à des raccourcis sur la réglementation. Il est important de faire l’effort de comprendre quels sont les besoins qui ont mené aux solutions décrites dans les textes et savoir s’écarter de la lettre pour garder l’esprit. La réglementation a ouvert le champ en permettant les « solutions d’effet équivalent ». Il faut oser !

Voilà maintenant 25 ans que je défends ces idées auprès des décideurs, des politiques, des financeurs. L’architecture doit répondre à tous les objectifs d’usage et cela passe par la lutte contre les idées reçues et les mauvais paradigmes. Il faut être patient et persévérant mais ça vaut le coup de s’y consacrer pleinement pour améliorer le vivre-ensemble !

Retrouvez l’interview de Marie-Charlotte Moret, designer de services, pour un point de vue complémentaire :

Adopter une approche design pour placer l’humain au cœur des nouveaux services de mobilités

Publié le 16 novembre 2020

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