L’abri sensoriel : le design universel s’invite dans le métro toulousain

Le métro toulousain n’en finit pas d’innover en matière d’accessibilité. Il y a quelques mois, nous vous présentions leur nouvelle signalétique, fruit d’une approche unique en France. Aujourd’hui, il est question de l’Abri Sensoriel : un dispositif co-construit dans une démarche de design universel pour offrir un havre de paix aux personnes fragiles (mais pas que) dans les couloirs du métro. Nous avons eu le plaisir d’interviewer les fondatrices d’Handi Apt’, Océane et Mélanie, à l’origine du concept, et de retrouver par la même occasion Jean-Claude Bernard et Marie-Hélène Texier de Tisséo. 

Présentation Handi Apt’

Chez Handi-Apt, notre objectif est de favoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap, en particulier mental et psychique. Nous co-construisons avec elles des aménagements architecturaux inclusifs qui prennent en compte l’ensemble des perceptions sensorielles.” Plus d’informations ici 

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logo Handi'apt

Bonjour et merci de nous accorder ce moment. Vous êtes les fondatrices de Handi’ Apt. Pouvez-vous nous parler de votre dernière innovation : l’Abri Sensoriel ? 

Nous nous sommes aperçues que nombre d’espaces en ville sont sources de stress et que, de fait, les personnes en situation de handicap n’y allaient pas forcément. L’idée première était donc d’améliorer leurs conditions de déplacement. Cette réflexion s’est matérialisée en un espace de pause et d’apaisement dans un milieu qui peut être anxiogène. La station de métro en est le parfait exemple. 

Si cet abri a été co-construit avec les personnes en situation de handicap psychique, cognitif et mental, il a pour vocation d’améliorer le cadre de vie de tous les usagers. En effet, la grande majorité d’entre nous ne se rend même plus compte de l’agressivité de l’environnement. Les personnes hypersensibles jouent le rôle de catalyseurs et permettent ainsi de révéler les facteurs anxiogènes pour tous.

Cet abri a donc pour vocation de contribuer à la mobilité en venant compléter les dispositifs existants comme les visuels de reconnaissance des stations qui constituent le dispositif “mon métro d’image en image” en ce qui concerne le métro toulousain.

l'intérieur de l'abris sensoriel à  Toulouse

Comment est-il conçu ?

Chaque dispositif se compose de deux parois qui peuvent s’assembler. Chacune des parois est elle-même composée de modules(*) en bois et polycarbonate. Il est donc extensible et peut être réduit ou agrandi au besoin. A l’intérieur, les usagers trouveront des assises et des appuis. En ce qui concerne l’expérience sensorielle, ils pourront découvrir une partie olfactive avec une boîte à odeurs, mais aussi des dispositifs sonores et lumineux. En guise de toit, deux demi coupoles viennent compléter l’ensemble.

Vous l’aurez compris, cet abri est modulaire pour lui permettre de s’adapter aux différents lieux. Cette modularité permet d’évaluer l’impact des différentes configurations sur les usages, mais aussi l’expérience sensorielle en tant que telle. Voici quelques exemples parmi les modulations que nous pouvons réaliser :  changements de couleur des coupoles, assises collectives ou individuelles, provenance du son, volume sonore…

Nous sommes clairement dans une démarche d’itération. Nous voyons ce dispositif comme un prototype qui va continuer d’évoluer. 

Concernant l’ambiance sonore, est-ce un dispositif qui diffuse ou qui coupe du son ? 

Les deux. L’intention était d’isoler acoustiquement et en même temps de créer une bulle de son, une ambiance sonore. C’est assez complexe, ce qui nous amène à faire appel à des acousticiens en atelier mais aussi in situ. Idéalement, nous aurions besoin d’un espace fermé mais pour des raisons de sécurité et d’usage, nous avons choisi un dispositif ouvert.  (*) panneaux

Concernant l’expérimentation, combien de dispositifs ont-ils été installés et où ? Comment avez-vous sélectionné les lieux ? 

Nous avons mené deux expérimentations distinctes. La première avait été réalisée avec le dispositif dans sa première version à la Médiathèque José Cabanis en novembre 2019,  puis la deuxième dans le métro cette année avec l’abri sous sa nouvelle forme.

Le principe de l’Abri Sensoriel est d’être dans un lieu spécifiquement anxiogène et soumis à des contraintes plus ou moins fortes. Deux stations de métro répondaient à ces critères : Arènes et Marengo, du fait de leur position centrale dans Toulouse et son contexte perturbé.

Nous avons donc fait un état des lieux de la station auprès de tous les usagers pour comprendre leur perception. Je partage avec vous quelques retours : pas assez de lumière, couleurs et matériaux froids (on se croirait dans un hôpital), la réverbération du son dans l’espace qui rend incompréhensible les messages diffusés par Tisséo, beaucoup de sollicitations visuelles… 

“ L’abri sensoriel a été placé dans l’endroit le pire de la station, niveau acoustique, ” déclare Marie-Hélène Texier de Tisséo Voyageurs. “ Nous avons été abasourdis par l’agressivité du bruit ambiant à cet endroit pourtant en dehors du flux. ”

l'abris sensoriel inclusion handicap

Qui sont les testeurs ? 

Nous sommes dans un cas particulier. Il n’y avait pas de panel car l’idée était de tester in situ avec TOUS les usagers de la station. De plus notre expérimentation se déroulait dans le cadre des Rencontres Ville et Handicap organisées par la Mairie de Toulouse . Tout le monde pouvait s’inscrire : le grand public, des agents de la mairie , les élèves en situation de handicap de l’institution l’ASEI (partenaire de Tisséo Collectivités), et bien évidemment toutes les personnes à besoins spécifiques.

Comment se sont déroulés les tests ?

Les tests se déroulaient sous forme de visites guidées (sur inscription) ou libres. Nous étions sur place pour faire de la médiation et pour observer. Nous avons questionné les utilisateurs sur leur ressenti. En complément, une tablette pour répondre à un questionnaire était mise à disposition dans l’abri. 

Autre particularité de ce test : certaines personnes ayant participé à la création de cet abri sont venues pour confronter ce que l’on avait co-construit à la réalité.

Pouvez-vous nous partager les premiers résultats ? 

Nous ne les avons pas encore totalement  finalisés mais globalement, les premiers retours sont très positifs. 

Quelques chiffres cependant :

50% des voyageurs l’ayant testé ont particulièrement apprécié le fait de pouvoir s’extraire des flux dans cette station très fortement fréquentée.

59% des usagers ont déclaré qu’il serait utile d’avoir des abris sensoriels dans le métro, 68 % dans les gares et les centres commerciaux et 65 % sur les lieux de travail.

En complément, nous avons pu observer des temps d’appropriation très différents : certaines personnes sont tout de suite entrées, d’autres sont passées plusieurs fois à côté avant de tester.

Pour finir, plusieurs personnes ont vu l’abri comme créateur de convivialité, d’autres ont détourné des objets : les sièges assis-debout se sont transformés en écritoires par exemple.

A noter, nous n’avions pas fixé de « règles » par rapport à l’utilisation de cet abri, notamment par rapport au téléphone. Naturellement, les gens sont restés discrets et n’ont passé leurs appels que s’ils étaient seuls.

Du côté du personnel de Tisséo Voyageurs, dès que nous avons décrit l’objectif de cet abri, toute l’équipe était enthousiaste et a prêté main forte pour le bon déroulement du projet, de sa mise en place jusqu’aux tests.

Envisagez-vous un déploiement ? 

Ce n’est pas l’envie qui nous manque (rires). Mais tout d’abord, nous allons  continuer l’expérimentation dans l’espace public. Nous envisageons aussi des installations dans les entreprises avec les espaces de pause et dans le cadre d’adaptation des conditions de travail pour les personnes en situation de handicap. 

Jean-Claude Bernard, Tisséo Collectivités, commente : “ Je tiens à ajouter que Tisséo travaille sur le projet d’une troisième ligne de métro. Des membres de Tisséo Ingénierie sont venus tester l’abri pour éventuellement intégrer le concept dans les futures stations. Leurs retours concernaient plutôt des questions de mise en oeuvre : “est-ce que vous souhaitez que nous réservions un espace pour cet abri sur nos plans ou que nous l’intégrions directement dans l’architecture ? ”   

abri sensoriel métro de Toulouse

La genèse du projet :

Comment est née cette idée d’abri ?

Nous sommes parties d’expériences professionnelles et personnelles qui nous ont amenées au constat qu’aujourd’hui, les villes évoluent mais que certains publics sont les grands oubliés : les personnes hypersensibles, en situation de handicap mental ou psychique. Au-delà des solutions physiques, nous nous sommes demandé comment la ville pouvait générer moins de stress, moins d’angoisses. 

Autre élément important : même si la réglementation et les normes sont très utiles, nous avons préféré mener la réflexion par l’usage en nous appuyant sur “l’expertise » et le quotidien des personnes à besoins spécifiques. 

L’idée de l’abri sensoriel est née de l’envie et la volonté de co-concevoir une solution avec des personnes en situation de handicap. Nous leur avons demandé à quoi ressemblerait un espace apaisant dans la ville.

De plus, pour nous chez Handi’Apt, l’hypersensibilité n’est pas synonyme de vulnérabilité, elle permet cependant de révéler ce qui impacte toute personne.

Cette expérience a pu se concrétiser grâce au soutien d’acteurs tels que Tisséo. Jean-Claude Bernard ajoute : “ Installer un dispositif dans une station est relativement rare. Il faut souligner que Tisséo Voyageurs a largement contribué à la mise en place de cet abri sensoriel. Merci à eux !”

Qui furent les acteurs de ce projet ?

Les principaux acteurs de ce projet, ceux que nous mobilisons le plus sont les personnes en situation de handicap. 

Nous nous sommes appuyées sur des acteurs locaux comme la Mairie de Toulouse qui nous ont permis de rencontrer différentes associations.

Et plus largement le grand public : des dirigeants, des étudiants d’école d’archi, de design, des adolescents de la MJC du quartier… ont participé à la co-conception. 

Nous en avons profité pour favoriser la rencontre entre différents publics et sensibiliser à la question du handicap. 

N’oublions pas les acteurs tels que Tisséo, Toulouse Métropole, la Région, la Mairie de Toulouse avec le Conseil Local  de Santé Mentale, la Fondation de France qui nous soutiennent et nous permettent d’expérimenter. 

Quels furent les gros changements apportés au projet initial suite à la concertation des usagers ? 

Initialement, nous imaginions un espace assez fermé tel une bulle à usage individuel ou au maximum pour deux ou trois personnes. Lors des ateliers, les participants nous ont fait part de leur besoin d’apaisement, certes, mais aussi de convivialité. 

Les usagers ont émis des idées telles qu’être « contenu » dans quelque chose et en même temps qu’on n’ait pas peur d’y pénétrer, le fait de pouvoir voir l’intérieur et regarder de l’intérieur sans forcément être vu.

Nous avons donc pensé un premier dispositif à partir de ces retours, et lors des tests, nous avons eu d’autres remarques : 

– le fait de n’avoir qu’un accès pour l’entrée et la sortie : certaines personnes n’osaient même pas rentrer ! 

– nous avons ré-imaginé les interactions possibles entre les usagers, notamment en jouant sur les assises

C’est cette deuxième version qui a été utilisée dans le métro. Et cette nouvelle phase de tests a fait émerger d’autres demandes :

 – rajouter de la végétation: nous avons noté un vrai désir de retour à la nature.

– des améliorations en termes d’acoustique aussi 

Au final, pas de grosses surprises car si nous avions l’idée de base, nous avons au maximum co-construit cet abri sensoriel. Nous avons tout fait pour ne pas anticiper le résultat. ” 

Nous avons finalement joué le rôle de médiateur entre les différents usagers et joué notre carte d’expert pour assurer la faisabilité technique et le respect des normes (accessibilité, sécurité…)

Sur ce dernier point Marie-Hélène Texier ajoute : “ J’ai été impressionnée par Handi’ Apt qui a su s’adapter aux contraintes fortes de sécurité qui s’appliquent dans le métro. Et ce, même si la contrainte semblait antinomique avec l’abri, comme l’exigence d’avoir un espace ouvert. ” 

D’autres informations à nous partager ? 

En résumé, notre démarche n’est pas de proposer un dispositif générique mais plus d’offrir une diversité de propositions pour répondre aux enjeux du design universel. 

Publié le 12 février 2020

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